Octobre

La petite bourgade est aujourd'hui livrée à une bruine persistante. La halle est sombre et chichement peuplée. Des scènes à l'ancienne l'habitent. Les personnages en tablier blanc semblent figés. Leurs bottes sont comme fixées au sol. Personne à l'étal du fromager, ni à celui du charcutier. A côté, quatre jeunes et leur scooter, attendent en silence. Que la pluie cesse? Je traverse pour m'abriter: les yeux du cafetier se tournent vers moi, puis vers Mano. Nos tenues sont d'ailleurs. Pour la campagne, mais de la ville. Nous ne sommes pas d'ici et nos accoutrements sont déplacés.

La Clérette nous conduit jusqu'à la Mairie. La rivière chante, malgré l'humeur locale. Les fleurs qui la bordent résistent au gris automnal. Comme nos deux silhouettes qui détonnent: le coupe-vent rouge et le ciré jaune. Ils ne retiennent finalement l'attention de personne. Pas plus que les marchands ambulants, venus pourtant spécialement: l'heure du café est largement dépassée. Pas un chat. On se croirait dans un décor. J'intériorise le commentaire de la visite: "ici, la façade de la mairie montre que les édiles étaient soucieux d'offrir à leurs administrés un bâtiment à la fois cossu et simple. On utilise des matériaux du pays, brique, silex, ardoise, mais on donne à l'ensemble des dimensions hors du commun. A côté, une maison à pans de bois montre l'importance accordée à la forêt..." L'histoire qui se raconte toute seule au gré des pas. Il faudrait consulter un précis plus crédible que mes divagations. On n'y manquerait pas de parler du Parc qui est le fleuron de la commune, laquelle s'affranchit pour l'heure, de son influence touristique.

Sous le tunnel, la vie reprend bruyamment. Les voitures klaxonnent à notre vue. Le danger menace. Les habitants ne sont donc pas tous derrière leurs murs?Nous quittons le goudron et les questions se dissipent. Le pied se frotte au chemin qui ne tarde pas à monter. Vers l'inconnu. C'est comme abandonner une valise sur un quai. Mano ne dit rien, mais j'ai le sentiment que son esprit est au diapason. Nous n'avons pas échangé un seul mot depuis que la Clérette nous a emportées. Communion avec le lieu, le sol, la bruine, aspiration à un autre état, quand la cadence s'installe et que la nature se fait plus présente.Peu à peu, la marche inscrit son rythme à la pensée:Silex, branche, taillis, rigole, or des feuilles, brise, bruine, clapotis, eau, poule faisane...Les mots font une douce sarabande dans ma tête. Je me laisse emporter par ce flot qui allège l'effort.La musique de la randonnée donne ses premières mesures.

Nous gagnons la petite commune de Grugny. Derrière nous deux collégiens avancent à pas rapides. Nous nous effaçons. Ils nous dépassent. Leur regard est métallique. Leurs joues sont rougies par l'effort. D'où viennent-ils, Pourquoi sont-ils si pressés? Font-ils cette marche forcée tous les jours? Le dialogue s'installe et dissipe la gêne . Nous marchons pour notre plaisir. Eux rejoignent leur maison après l'école. Ils empruntent la route. C'est plus court. Alors que nous avons contourné par une sente à travers bois. C'est un luxe qu'ils

ne pensent pas encore à s'offrir.. Il y a plus urgent. Nous allons à Frichemesnil. Connaissent-ils le chemin? Non. Ils connaissent la route et nous l'indiquent.Plus loin, le café des Tonnelles offre ses services avec ostentation. D'un côté: épicerie, pain, journaux, gaz. De l'autre: bar, jeux, salle de cérémonie. Fermé, il invite à revenir dans d'autres circonstances.Au passage, nous saluons un comparse qui pique-nique sur un banc, au milieu d'un pré commun. Absorbé par sa bouteille, il ne répond pas. La figure locale, sans doute, et non pas un randonneur. Le ciré jaune faisait illusion. Cette scène de solitude amuse et peine à la fois. Oubliant le litron vide, nous reprenons notre chemin. L'église marque la fin du hameau: nous attaquons la plaine. la petite musique se transforme en symphonie. Vent, immensité, souffle, éclaboussure, boue, ornière, rafale... Mano choisit d'en rire et évoque toutes les traversées de plaine sous la pluie. Ces souvenirs nous entraînent joyeusement jusqu'à Frichemesnil.

La pluie cesse. La halte s'impose. Pas la faim, ni la soif. Mais le désir de goûter à un moment hors du temps. nous nous plaçons sous la protection de la mairie. La placette est soignée. Faite de verdure. Fleurs, arbres fruitiers, pelouse, puits, l'habillent joliment. Nous envions l'ancien logement des maîtres. Mano revient à son désir d'habiter la campagne. Je module son enthousiasme et nous nous moquons de ce rituel dialogue. Le rêve se dissipe. Le piment de la marche revient.

Octobre (suite ci dessous)

 

C'est d'ailleurs une nature hostile qui nous guette. Le chemin disparait dans l'herbe piétinée par les vaches. La descente vers un vallon habité par une multitude de chiens en liberté n'est pas engageante. Devant une réponse peu amène de l'éleveuse de chevaux nous faisons le détour. Quitte à tomber dans un champ avec troupeau! La symphonie s'emballe. Barbelés, fils électriques, ronces, genêts, pente, fossé, taillis, bêtes... Le clocher de Rathieuville maintient notre direction et nous dégringolons enfin jusqu'au chemin qui nous y conduit.Du porche de l'église nous contenplons les coteaux qui reprennent, de loin leur aspect souriant. Soudain, un "quad" surgit, virevolte, s'arque-boutte, rebondit. Telle une grosse tondeuse, il ratisse toutes les vaches qui disparaissent derrière la haie. C'est l'heure de la traite. Mano est satisfaite car leur pi s'alourdissait dangereusement. Souffraient-elle de tant d'abondance? Etait-ce naturel?

Une petite fille traverse alors le cimetière. Elle file en baissant la tête, comme si nous n'étions pas là. Est-ce

le lieu qui appelle à la discrétion? Est-ce notre présence? La sienne est aussi insolite. Telle une elfe elle disparait au coin de la sacristie. Réalité ou apparition? La nature est généreuse après nous avoir été hostile. Elle nous gratifie aussi de quelques lumières qui s'allument derière des fenêtres étroites. Pour nous, il fait encore jour. Pour cette jeune femme qui aide sa petite fille sous la lampe, la soirée commence. Je frappe au carreau pour l'informer d'un oubli. Les feux de sa voiture sont restés allumés. Mano n'aurait rien dit: les chiens, le fusil, la violence... Il est vrai que nous avons déjà eu a subir le tout, un jour où sa voiture mordait la pelouse, lors d'un demi-tour, en face d'un château . Chien, fusil, violence sortirent avec le gardien aviné, sous les menaces débridées de la concierge. Pour l'heure, les chaumières avaient l'air civilisées.

Nous les laissâment derrière nous. Les champs nous enlevèrent joyeusement avant de nous liver à une longue montée qui déclencha aussitôt la petite

musique. Silex, branche, taillis, rigole, or des feuilles, brise, bruine, clapotis, poule faisane... et autres ritournelles. Ronces, taillis, genets, vaches... Mano dans ce cas s'endort ou baille goûlument. Je pèse mes pas pour n'en perdre aucune sensation.La nuit qui approche nous donne le rytme nécessaire. A cette heure, la traversée du bois, peuplé de quelque pic-vert, est digne du meilleur conte. Le mur du château complète l'image d'Epinal. L'allée des grands arbres dessine ses ombres. Nous dévalons la pente pour retrouver la lumière du soir sur les toits de notre bourgade de départ.

Le soleil couchant a remplacé la pluie. C'est comme un gant que l'on aurait retourné. Sortent de toutes parts des collégiens, des gens pressés qui achètent leur pain ou leur viande. S'étalent les pots de fleurs qui sont venus habiter la halle enfin animée.

Nos yeux ont l'éclat metallique du grand air et nos joues sont rougies par l'effort. La campagne a su nous adopter.